Shatterproof est une organisation à but non lucratif nationale consacrée à inverser la crise de l’addiction aux États-Unis grâce à la réduction du stigma, la réforme du traitement et l’éducation en milieu de travail.
Reed Alexander, correspondant pour Business Insider, a échangé avec Nicole Fox, vice-présidente marketing et communication chez Shatterproof, qui a directement collaboré avec des entreprises pour aborder le problème de l’addiction au sein de leur effectif. Cet entretien a été abrégé pour des raisons de longueur et de clarté.
Contrairement à la vision souvent dramatique que l’on a de l’addiction, celle-ci peut se cacher derrière des apparences trompeuses. Beaucoup de personnes réussissent à maintenir une vie professionnelle active sans correspondre à l’image stéréotypée de l’addict. Dans les secteurs à col blanc, l’addiction ne se manifeste pas nécessairement par des absences ou un travail de mauvaise qualité ; sur Wall Street, elle peut souvent se déguiser derrière l’accomplissement excessif.
Il pourrait s’agir de cet analyste qui est le premier arrivé et le dernier à partir, ou ce vice-président qui dépasse constamment ses objectifs, mais qui, en réalité, vacille en silence après les heures de travail.
Nous avons collaboré avec le National Safety Council pour créer un calculateur des coûts liés à l’usage de substances. Prenons l’exemple d’un employeur ayant 45 000 employés : celui-ci perdrait 50 millions de dollars chaque année en raison du turnover, des absences et des coûts de santé associés aux troubles liés à l’usage de substances. Pour chaque employé en rétablissement, cette même entreprise peut économiser environ 8 500 dollars chaque année.
Il est essentiel que les collègues et les managers soient préparés à intervenir et à engager des discussions productives et compatissantes, en mettant l’accent sur la santé mentale des employés. L’addiction n’est pas une faillite de caractère, mais un défi culturel.
Une crise cachée
L’addiction touche tous les secteurs, y compris ceux des cadres supérieurs. Un Américain sur six — soit près de 50 millions de personnes de plus de 12 ans — souffre d’un trouble lié à l’usage de substances. Parmi cette population, 70 % sont en emploi.
La surdose est également la première cause de mortalité chez les 18 à 44 ans, qui représentent plus de la moitié de la main-d’œuvre américaine. Ce n’est pas un problème de santé marginal ; il s’agit véritablement de la crise de santé publique de notre époque.
Nous avons mené une enquête à grande échelle pour mesurer les attitudes publiques, les croyances et les connaissances relatives aux troubles liés à l’usage de substances. Ce projet s’appelle l’Index de Stigmatisation de l’Addiction de Shatterproof. Nos résultats montrent que, bien que 70 % des adultes déclarent être prêts à travailler avec quelqu’un ayant un trouble lié à l’usage de substances, près de la moitié — soit 48 % — se dit peu disposée à collaborer étroitement avec cette personne. De plus, 55 % étaient réticents à embaucher quelqu’un ayant un trouble de ce type, tandis que 67 % ne souhaitaient pas avoir un tel individu comme superviseur.
Si les gens affirmèrent leur volonté de cohabiter professionnellement avec une personne en difficulté, cela pose la question de leur sentiment personnel à cet égard. Le discours peut sembler inclusif, mais les actions le contredisent souvent : « Oui, je suis d’accord, mais pas dans ma circonscription. »
Signes précurseurs et comportements liés à l’addiction au travail
Les cultures de travail à haute pression mettent souvent en avant le surmenage, ce qui masque les signes avant-coureurs et renforce parfois des mécanismes d’adaptation malsains.
L’alcool est une composante significative de ce phénomène. Lorsque l’on parle de troubles liés à l’usage de substances, l’addiction à l’alcool n’est pas souvent la première chose qui vient à l’esprit. Cela est tellement ancré dans nos habitudes. Entre dîners d’affaires, activités d’équipe et célébrations de contrats, la faible stigmatisation autour de la consommation d’alcool rend ces problèmes aisément invisibles.
Trente-quatre pour cent des personnes ayant besoin de traitement rapportent ne pas l’avoir sollicité par crainte de conséquences négatives : perte d’emploi, de domicile, ou éloignement de leurs enfants. Ces préoccupations sont malheureusement très légitimes. Les employés doivent être informés qu’ils peuvent demander de l’aide sans mettre en péril leur carrière.
Nous n’attendons pas des managers qu’ils soient des thérapeutes ; leur rôle est de reconnaître les signes subtils, tels qu’une personne qui semble retirée ou qui adopte une attitude défensive. Leur fournir des directives précises basées sur leurs plan d’aide aux employés (EAP) et avantages est essentiel pour leur permettre d’agir rapidement.
Nous avons observé les plus grands succès lorsque l’engagement sincère vient du haut. Cela se traduit par la création d’un espace de travail sûr et productif, tout en reconnaissant que l’ignorance des problèmes d’addiction a un coût considérable.
Dans nos collaborations avec certaines entreprises, nous avons appelé cela des “conversations audacieuses”, où le PDG aborde le sujet lors d’une réunion générale. Un représentant de Shatterproof est présent pour faciliter l’échange et partager des expériences personnelles liées aux troubles de l’usage de substances. Cela crée une discussion authentique et vulnérable.
Nous posons ainsi les bases de l’éducation, invitant chacun à remplacer le jugement par la curiosité.
Points à retenir
- L’addiction peut se cacher sous des apparences de réussite professionnelle.
- La santé mentale des employés est un enjeu crucial à aborder en entreprise.
- Des discussions ouvertes sur l’addiction sont bénéfiques pour l’ensemble de l’effectif.
- Des statistiques alarmantes montrent l’impact de l’addiction sur le monde du travail.
- L’éducation sur les troubles liés à l’usage de substances doit être une priorité en entreprise.
En somme, aborder la question de l’addiction dans le milieu du travail nous confronte à une réalité complexe qui dépasse les simples statistiques. Cela nous invite à repenser notre manière de percevoir la vulnérabilité et la solidarité au sein de l’environnement professionnel. La compassion, loin d’être un signe de faiblesse, pourrait bien être la clé d’une approche plus humaine dans le monde du travail. Quelles initiatives pourrions-nous mettre en place pour favoriser un dialogue constructif autour de ce sujet ?

